Afpa : faut-il sauver tous les centres pour sauver la formation professionnelle ?

Un de nos Experts Compétences  partage son expérience dans l’article ci-dessous

La menace de fermeture d’une trentaine de centres Afpa, dont Issoudun et Châteauroux, provoque la colère des élus et des salariés. Cette inquiétude est légitime. Mais elle ne doit pas empêcher de poser une question plus dérangeante : comment l’Afpa en est-elle arrivée là ? L’histoire du pôle audiovisuel d’Issoudun, que j’ai observée de très près comme dirigeant d’organismes de formation, raconte à elle seule une partie du problème.

Le débat sur l’Afpa est toujours difficile.

D’un côté, il y a un établissement public historique, des milliers de salariés, des formateurs compétents, des plateaux techniques souvent remarquables et une mission essentielle : permettre à des demandeurs d’emploi et à des salariés d’apprendre un métier.

De l’autre, il y a un modèle économique qui, depuis des années, ne fonctionne plus.

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Le projet de transformation présenté en septembre 2026 prévoit jusqu’à 867 licenciements économiques et la fermeture potentielle de 30 centres. L’Afpa compte aujourd’hui 5 410 salariés ; elle en comptait plus de 11 000 au début des années 2010. Entre 2021 et 2025, son chiffre d’affaires a reculé de 25 % et le nombre de stagiaires de 39 %. En 2025, 72 de ses 142 centres étaient déficitaires.

Difficile, devant de tels chiffres, de réduire la discussion à une opposition entre ceux qui voudraient « sauver le service public » et ceux qui voudraient « faire des économies ».

Le problème est beaucoup plus ancien.

Et je voudrais le raconter à partir d’une histoire que j’ai vécue.

Afpa : faut-il sauver tous les centres pour sauver la formation professionnelle ?

Quand nous formions des monteurs et des opérateurs de prise de vues à Paris

Il y a une quinzaine d’années, lorsque je dirigeais Nextformation puis M2i Formation, j’ai développé des formations aux métiers de l’audiovisuel.

Monteur audiovisuel, opérateur de prise de vues…

Nous utilisions notamment les titres professionnels du ministère du Travail. Je connaissais d’ailleurs bien les interlocuteurs de l’Afpa qui travaillaient sur ces certifications.

À Paris, ces formations fonctionnaient très bien.

Nous étions directement en concurrence avec des écoles spécialisées de l’audiovisuel. Le marché existait, les candidats existaient et, surtout, l’écosystème professionnel existait.

Car une formation audiovisuelle ne se résume pas à mettre vingt ordinateurs dans une salle.

Il faut des caméras. De la lumière. Du son. Des studios. Des plateaux. Des salles de montage. Des équipements de postproduction. Des professionnels capables d’intervenir ponctuellement.

En région parisienne, tout cela existe.

Et comme nous étions un organisme privé, nous avions une contrainte assez simple : nous ne pouvions pas acheter tout ce dont nous avions besoin.

Alors nous louions.

Besoin d’un plateau pendant quelques jours ? Location.

Besoin de caméras particulières ? Location.

Besoin d’un équipement exceptionnel pour un exercice ? Location.

Le coût de production de la formation devait rester compatible avec son chiffre d’affaires.

C’était parfois inconfortable. Je regardais évidemment avec envie ceux qui disposaient de magnifiques équipements permanents.

Mais cette contrainte nous obligeait aussi à réfléchir en entrepreneurs.

 

Et l’Afpa développait l’audiovisuel… à Issoudun

Pendant ce temps, l’Afpa développait ces mêmes métiers à Issoudun.

Je me souviens parfaitement de ma réaction de l’époque : Issoudun ? Pour former aux métiers de l’audiovisuel ?

Ce choix avait évidemment une logique d’aménagement du territoire.

Installer une activité de formation spécialisée dans une ville moyenne, c’est faire venir des stagiaires, des formateurs, créer de l’activité, maintenir des emplois et contribuer à l’animation économique d’un territoire.

Cette logique se défend.

Mais elle entraîne une conséquence économique dont on parle moins.

À Paris et en Île-de-France, l’organisme de formation peut s’appuyer sur tout un tissu de prestataires audiovisuels.

À Issoudun, il faut davantage reconstituer autour du centre l’environnement technique nécessaire à la formation.

Et cela coûte cher.

Je n’avancerai pas ici de montant d’investissement, car je ne dispose pas des documents permettant de le vérifier. Mais la question économique demeure : lorsqu’un environnement professionnel existe déjà ailleurs, est-il toujours pertinent de financer des infrastructures permanentes pour le reproduire sur un territoire choisi pour d’autres raisons ?

C’est précisément le genre de question que le débat actuel sur l’Afpa devrait permettre de poser.

 

Et pourtant, Issoudun a fonctionné

C’est là que l’histoire devient intéressante.

Parce qu’il serait beaucoup trop facile d’écrire aujourd’hui : « On vous l’avait bien dit, installer l’audiovisuel à Issoudun était une absurdité. »

Les faits racontent quelque chose de plus compliqué.

L’Afpa d’Issoudun a bel et bien construit au fil du temps une spécialisation audiovisuelle. Dès 2015, elle formait des opérateurs de prise de vues en partenariat avec l’INA. Et l’Afpa reconnaissait elle-même que l’emploi dans cette profession se trouvait alors majoritairement en Île-de-France.

Plus de dix ans après, ces formations existent toujours.

En mars 2026, l’Afpa présentait encore les films d’examen réalisés par les stagiaires de la formation d’opérateur de prise de vues vidéo d’Issoudun, toujours en partenariat avec l’INA.

Et les résultats du centre ne décrivent certainement pas un établissement où il ne se passerait plus rien : pour 2025, l’Afpa affiche à Issoudun 87,8 % de réussite, 93,5 % de stagiaires satisfaits et 56,4 % d’accès à l’emploi dans les six mois, toutes formations du centre confondues.

Il faut donc être intellectuellement honnête : ce qui pouvait paraître économiquement étrange au départ a produit une activité réelle et durable.

C’est justement ce qui rend le cas passionnant.

 

Pendant ce temps, le privé disparaissait progressivement de ce marché

Car j’ai vécu parallèlement une autre histoire.

Mes formations audiovisuelles fonctionnaient. Elles attiraient des candidats placés dans les entreprises du secteur.

Puis, progressivement, les financements sont devenus beaucoup plus difficiles à obtenir.

À l’époque, il ne s’est pas produit un matin une conférence de presse annonçant : « Nous ne financerons plus les futurs professionnels de l’audiovisuel. »

Cela ne fonctionne pas comme cela.

Dans la réalité quotidienne d’un organisme de formation, le changement apparaît dossier après dossier.

Un financement auparavant possible ne l’est plus.

Un dossier présenté au Fongecif — aujourd’hui Transitions Pro — est refusé.

Une Région modifie ses priorités.

Pôle emploi, devenu France Travail, finance moins facilement tel parcours.

Les règles évoluent, les priorités changent et, progressivement, le modèle économique de la formation devient impossible.

C’est ce que j’ai vécu.

J’ai fini par arrêter ces formations. D’autres opérateurs privés ont fait de même.

Je me garderai d’en déduire qu’il existait une instruction gouvernementale explicite visant à supprimer les formations conduisant à l’intermittence : je n’ai pas de document permettant de l’établir.

Je peux en revanche témoigner d’une réalité professionnelle : les possibilités de financement de ces parcours se sont progressivement réduites jusqu’à rendre leur exploitation beaucoup plus difficile pour des organismes privés.

Et pendant ce temps, Issoudun continuait.

Miracle ?

Pas vraiment.

C’est aussi l’une des différences fondamentales entre un opérateur privé et un opérateur public.

 

Le vrai sujet : qui supporte le risque économique ?

Lorsqu’un organisme privé perd ses financements, il réduit ses coûts, transforme son offre ou ferme la formation.

S’il ne le fait pas, il finit par disparaître.

Un établissement public peut supporter beaucoup plus longtemps une activité déficitaire ou insuffisamment rentable lorsqu’elle répond à d’autres objectifs : politique de l’emploi, aménagement du territoire, maintien d’une présence locale, insertion de publics éloignés de l’emploi…

Et ce n’est pas nécessairement une anomalie.

C’est même l’une des raisons d’être du service public.

Si l’on demandait à l’Afpa de ne former que les publics immédiatement rentables, dans les villes les plus rentables et sur les formations les plus rentables, autant confier l’ensemble du marché au privé.

Mais cette mission particulière ne dispense pas de regarder les coûts.

C’est précisément là que le modèle Afpa semble avoir atteint ses limites.

La direction reconnaît aujourd’hui que l’agence dépend à près de 80 % des marchés publics. Les coûts immobiliers absorbent 26 % du chiffre d’affaires. Soixante-huit sites pourraient être cédés totalement ou partiellement et treize nouvelles implantations seraient ouvertes… en location.

Le détail est presque symbolique.

L’Afpa envisage aujourd’hui la solution que connaissent depuis toujours des milliers d’organismes privés : ne pas nécessairement posséder l’outil immobilier pour délivrer la formation.

 

L’Afpa elle-même reconnaît que son modèle doit changer

Ce diagnostic n’est d’ailleurs plus seulement celui de ses concurrents ou de la Cour des comptes.

C’est celui de l’Afpa.

Dans son rapport d’activité 2025, l’établissement écrit que son futur contrat d’objectifs et de performance 2026-2029 doit permettre d’adapter son modèle économique, dans un contexte de contraction des financements publics et de concurrence accrue.

Parmi les orientations annoncées : développement de l’alternance, orientation accrue vers le marché privé, adaptation de l’offre aux besoins économiques locaux et amélioration du pilotage par « la performance, la rentabilité et l’efficience », avec un objectif de retour à l’équilibre financier en 2029.

Autrement dit, la question n’est plus de savoir si le modèle doit évoluer.

L’Afpa elle-même répond oui.

La question est désormais : comment ?

 

Alors, faut-il fermer Issoudun ?

C’est évidemment là que les élus locaux entrent dans le débat.

Dans l’Indre, les centres d’Issoudun et de Châteauroux sont menacés. Dominique Roullet, vice-président du conseil régional Centre-Val de Loire chargé de l’aménagement du territoire, a dénoncé le projet comme « inacceptable » et demandé leur maintien, selon La Nouvelle République du 21 septembre 2026.

On comprend parfaitement sa position.

Un élu chargé de l’aménagement du territoire regarde autre chose qu’un compte d’exploitation.

Il regarde :

  • Les emplois.
  • Les stagiaires.
  • L’activité locale.
  • Les conséquences d’une fermeture pour les habitants.
  • La désertification éventuelle de certains territoires.

Et il a raison de regarder tout cela.

Mais la direction de l’Afpa regarde désormais également une autre réalité : un établissement public dont la moitié des centres sont déficitaires ne peut probablement pas continuer indéfiniment à fonctionner avec la même cartographie.

Ces deux réalités ne s’annulent pas.

Elles doivent être mises face à face.

 

La question qu’un organisme privé ne peut s’empêcher de poser

Il reste néanmoins une question un peu inconfortable.

Imaginons un organisme privé possédant 142 centres.

Son chiffre d’affaires baisse de 25 % en quatre ans.

Son nombre de stagiaires chute de 39 %.

La moitié de ses implantations sont déficitaires.

Et l’immobilier absorbe plus du quart de son chiffre d’affaires.

 

Combien de temps survivrait-il ?

Probablement pas très longtemps.

Cela ne signifie pas qu’il faille appliquer mécaniquement à l’Afpa les mêmes critères qu’à une entreprise privée.

Mais cela signifie que la mission de service public ne peut pas devenir une réponse automatique à toute interrogation économique.

Un investissement public peut parfaitement être justifié alors qu’un investisseur privé ne le réaliserait jamais.

Encore faut-il être capable d’expliquer quelle mission supplémentaire cet investissement finance et quels résultats collectifs il produit.

C’est peut-être cela qui a trop souvent manqué dans le débat autour de l’Afpa.

 

Sauver l’Afpa, mais sauver quel modèle ?

Je n’ai aucune envie de voir disparaître l’Afpa.

Elle possède une expertise considérable, des formateurs remarquables, des titres professionnels qui ont structuré pendant des décennies une partie de la formation qualifiante française et une capacité à accueillir certains publics que le marché privé ne prendra jamais spontanément en charge.

En 2025, l’Afpa indique avoir accueilli 108 500 personnes, formé 60 800 stagiaires et obtenu 72 % d’accès à l’emploi parmi les stagiaires concernés par cet indicateur.

Ce n’est pas rien.

Mais défendre l’Afpa ne devrait pas signifier défendre automatiquement chaque bâtiment, chaque implantation, chaque organisation et chaque choix effectué au cours des décennies précédentes.

C’est peut-être même l’inverse.

Si nous voulons conserver un grand opérateur public de formation professionnelle, il faut accepter de regarder lucidement ce qui le fragilise.

Et le cas d’Issoudun résume admirablement le paradoxe.

Installer des formations audiovisuelles loin du principal bassin d’emploi et de l’écosystème technique pouvait sembler économiquement hasardeux.

Pourtant, un savoir-faire local s’est constitué et fonctionne encore aujourd’hui.

Faut-il alors conserver le centre ?

La réponse ne peut pas être simplement : « oui parce qu’il existe ».

Elle ne peut pas davantage être : « non parce qu’il coûte cher ».

Il faut mesurer ce qu’il apporte réellement au territoire, aux stagiaires, aux entreprises et au service public — puis comparer ce résultat au coût nécessaire pour le produire.

C’est finalement une question que connaissent parfaitement tous les dirigeants d’organismes de formation.

Quelle valeur produisons-nous avec chaque euro mobilisé ?

Le privé est obligé d’y répondre chaque mois.

L’Afpa ne peut plus éviter d’y répondre elle aussi.

Et peut-être est-ce précisément en acceptant cette question qu’elle pourra continuer à remplir demain les missions que le marché, lui, ne remplira jamais.

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SOURCES

  • Afpa, Rapport d’activité 2025, publié en 2026.
  • Afpa, Centre d’Issoudun — résultats 2025.
  • Afpa, Présentation des films d’examen de la formation OPVV d’Issoudun, 11 mars 2026.
  • Afpa, Collaboration Afpa-INA pour la formation d’opérateurs de prise de vues à Issoudun, 2016.
  • Le Monde, « Formation professionnelle : l’AFPA va licencier plus de 800 personnes », 15 septembre 2026.
  • Le Parisien avec AFP, « Formation professionnelle : jusqu’à 867 suppressions de postes à l’Afpa et 30 sites menacés de fermeture », 15 septembre 2026.
  • La Nouvelle République, « Un plan injuste : le coup de gueule de Dominique Roullet contre les menaces de fermeture d’Afpa dans l’Indre », 21 septembre 2026 — article communiqué par l’auteur.
  •  

Mini FAQ : Afpa : faut-il sauver tous les centres pour sauver la formation professionnelle ?

L’Afpa va-t-elle réellement fermer 30 centres ?
À ce stade, il s’agit d’un projet de transformation présenté en septembre 2026. Jusqu’à 30 centres sont menacés et jusqu’à 867 licenciements économiques sont envisagés ; la procédure d’information-consultation doit encore suivre son cours.

Pourquoi l’Afpa est-elle en difficulté ?
Plusieurs facteurs se cumulent : baisse de l’activité, forte dépendance à la commande publique, concurrence des organismes privés, poids du patrimoine immobilier et inadéquation d’une partie de l’appareil de production avec le marché actuel. La direction de l’Afpa reconnaît elle-même la nécessité d’adapter son modèle économique.

Le centre d’Issoudun est-il inefficace ?
Les données disponibles ne permettent pas de l’affirmer. L’Afpa affiche pour le centre 87,8 % de réussite, 93,5 % de satisfaction et 56,4 % d’accès à l’emploi à six mois en 2025. Son activité audiovisuelle existe toujours, notamment autour de la formation d’opérateur de prise de vues menée avec l’INA.

Les métiers de l’audiovisuel sont-ils toujours concentrés en Île-de-France ?
L’Afpa indique actuellement que l’Île-de-France figure en tête des régions recrutant dans le montage et la postproduction. Pour sa formation de monteur audiovisuel, elle publie pour 2025 un taux de réussite de 83,3 % et un accès à l’emploi à six mois de 54,5 %.

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