Les Experts Compétences ont compté
984 200 apprentis.
Le chiffre reste considérable. Mais il marque un tournant.
Fin avril 2026, la France compte 984 200 personnes en contrat d’apprentissage, soit une baisse de 3,6 % sur un an.
On pourrait s’arrêter à ce constat et conclure que, après plusieurs années de croissance spectaculaire, l’apprentissage français connaît à son tour un retournement de cycle.
Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car derrière cette baisse globale apparaissent deux évolutions radicalement différentes.
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À fin mai 2026, les entrées en apprentissage dans l’enseignement secondaire progressent de 7,7 % sur un an.
Dans l’enseignement supérieur, elles reculent au contraire de 16,4 %.
Même divergence lorsqu’on regarde les effectifs : le nombre d’apprentis du supérieur diminue de 4,8 %, alors que celui du secondaire ne baisse que de 1,5 %.
Ce n’est donc pas seulement la courbe de l’apprentissage qui se retourne.
C’est peut-être le modèle français de l’apprentissage qui est en train de changer une nouvelle fois.
Et pour comprendre ce qui se passe en 2026, il faut revenir quelques années en arrière.
Apprentissage : 2026 la fin d’un modèle ?
Avant 2018, l’apprentissage n’était pas le marché que nous connaissons aujourd’hui
Pendant longtemps, l’image de l’apprentissage en France est restée associée aux métiers, aux CFA traditionnels et aux premiers niveaux de qualification.
CAP, BEP, bac professionnel…
L’apprentissage constituait d’abord une voie permettant d’acquérir un métier par l’alternance entre l’entreprise et le centre de formation.
Bien sûr, l’enseignement supérieur n’en était pas absent.
Mais il n’occupait absolument pas la place qu’il a prise ensuite.
La loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel a profondément modifié cet équilibre.
Elle a notamment réformé le financement des CFA, assoupli leur création et élargi le développement de l’apprentissage.
Puis les aides exceptionnelles mises en place à partir de 2020 ont joué le rôle d’un formidable accélérateur.
Le résultat est connu.
L’apprentissage est devenu en quelques années l’un des marchés les plus dynamiques de la formation en France.
Et surtout, il est monté en qualification.
BTS, bachelors, licences professionnelles, masters, écoles de commerce, écoles d’ingénieurs, titres RNCP…
Une partie considérable de l’enseignement supérieur s’est convertie à l’alternance.
Les chiffres de la Dares permettent de mesurer l’ampleur de cette transformation : en 2018, 55 100 employeurs recrutaient au moins un apprenti du supérieur. Ils étaient 212 300 en 2024.
Le nombre a presque quadruplé en six ans.
Ce qui était une modalité particulière de formation est devenu un véritable modèle économique pour une partie de l’enseignement supérieur.
2026 : le supérieur encaisse le choc
C’est précisément cette partie du système qui décroche aujourd’hui.
Une baisse de 16,4 % des entrées dans le supérieur ne ressemble plus à une simple oscillation statistique.
Elle traduit un changement beaucoup plus profond.
Car, parallèlement, l’État a commencé à modifier les incitations financières qui avaient largement contribué à l’explosion du marché.
Depuis le 8 mars 2026, pour une entreprise de moins de 250 salariés, l’aide à l’embauche peut atteindre :
- 5 000 € pour les niveaux 3 et 4 ;
- 4 500 € pour le niveau 5 ;
- seulement 2 000 € pour les niveaux 6 et 7.
Pour les entreprises de 250 salariés et plus, l’écart est encore plus net : 2 000 € pour les niveaux 3 et 4, 1 500 € au niveau 5 et 750 € pour les niveaux 6 et 7.
Et depuis le 1er juillet 2025, les employeurs doivent en outre verser une participation forfaitaire de 750 € pour les contrats préparant un diplôme ou un titre de niveau 6 ou supérieur.
Pris séparément, chacun de ces changements peut sembler limité.
Pris ensemble, ils délivrent un message beaucoup plus clair :
la puissance publique ne souhaite plus financer de la même manière un CAP et un master.
Le paradoxe : l’apprentissage « historique » résiste mieux
C’est probablement le chiffre le plus intéressant de cette séquence.
Alors que l’apprentissage recule globalement, les entrées dans le secondaire progressent de 7,7 %.
Autrement dit, la partie du système qui résiste le mieux est précisément celle qui ressemble le plus à l’apprentissage d’avant 2018.
Ce constat mérite cependant une nuance importante.
Le BTS relève juridiquement et statistiquement de l’enseignement supérieur, même s’il reste très proche, dans ses logiques d’insertion et de professionnalisation, de l’apprentissage historique. Il ne faut donc pas confondre strictement « secondaire » et « CAP-BEP-BTS ».
Mais la tendance demeure.
Les formations professionnelles les plus directement reliées à l’acquisition d’un métier semblent beaucoup mieux résister que les formations supérieures qui avaient massivement investi l’apprentissage au cours des dernières années.
Et cela pose une question presque politique :
l’État est-il en train de ramener progressivement l’apprentissage vers sa fonction historique ?
J’ai connu l’alternance avant qu’elle devienne un eldorado
Cette évolution me parle particulièrement parce que je n’ai pas découvert l’alternance en 2019.
Chez Nextformation, j’avais commencé à développer cette approche dès 2008.
À l’époque, personne ne parlait d’un marché à près d’un million d’apprentis.
Il fallait convaincre les entreprises, construire les parcours, trouver les candidats et surtout démontrer que l’alternance répondait à un véritable besoin de recrutement.
En 2014, j’ai voulu reproduire cette logique chez M2i Formation.
Cette première tentative fut un échec.
Nous avons fermé l’activité un an plus tard.
C’est une expérience qu’il ne faut surtout pas effacer de l’histoire : l’alternance n’est pas un marché qui fonctionne simplement parce qu’un organisme décide d’en faire.
Il faut un écosystème.
- Des entreprises.
- Des métiers en tension.
- Une capacité commerciale spécifique.
- Des candidats.
- Des équipes pédagogiques capables de gérer le rythme particulier de l’alternance.
Et surtout une économie viable.
Nous avons repris le sujet en 2019.
Cette fois, cela a fonctionné.
Pourquoi ?
Parce que le contexte avait changé, mais également parce que l’alternance était devenue un véritable axe stratégique de développement.
Cette expérience m’a appris une chose essentielle :
l’apprentissage ne se développe durablement que lorsqu’il existe une convergence entre le besoin de l’entreprise, le projet du jeune et l’économie de l’organisme de formation.
Les aides publiques peuvent accélérer cette convergence.
Elles ne peuvent pas éternellement s’y substituer.
2018-2024 : avons-nous confondu développement et subventionnement ?
C’est probablement la question la plus inconfortable.
Le succès spectaculaire de l’apprentissage après 2018 est incontestable.
Mais quelle part de cette croissance correspondait à une transformation durable du comportement des entreprises ?
Et quelle part dépendait du niveau exceptionnel de soutien public ?
La Dares apporte un indice intéressant.
Le nombre de nouveaux employeurs recrutant des apprentis du supérieur a fortement augmenté en 2020, au moment où les aides financières ont été étendues à ces formations. Il a atteint un pic en 2021 avant de diminuer progressivement.
Cela ne signifie évidemment pas que les contrats étaient artificiels.
Cela signifie simplement qu’un prix relatif avait été créé.
Pour beaucoup d’entreprises, recruter un étudiant en alternance était devenu extrêmement avantageux.
Pour beaucoup d’écoles et d’organismes, ouvrir une formation en apprentissage devenait également économiquement très attractif.
Et pour beaucoup d’étudiants, l’alternance permettait simultanément de financer les frais de formation et d’obtenir une rémunération.
Les trois intérêts convergeaient.
Mais cette convergence reposait en partie sur un quatrième acteur :
le financeur public.
Dès lors que celui-ci réduit son intervention, le marché révèle progressivement ce qui relevait d’une demande structurelle… et ce qui dépendait davantage de l’incitation financière.
Ce n’est peut-être pas la crise de l’apprentissage
Voilà pourquoi il faut être prudent avec les chiffres de 2026.
Dire « l’apprentissage s’effondre » serait faux.
Le stock reste proche du million de contrats.
Et surtout, toutes les catégories ne suivent pas la même trajectoire.
Nous assistons peut-être plutôt à une recomposition.
Pendant plusieurs années, la politique publique a cherché à augmenter le nombre global d’apprentis.
Aujourd’hui, la logique semble progressivement devenir plus sélective.
Quel niveau de qualification faut-il prioritairement soutenir ?
- Pour quels jeunes ?
- Dans quels métiers ?
- Avec quel niveau d’aide publique ?
- Et pour quelle insertion professionnelle réelle ?
Ces questions auraient probablement dû être posées beaucoup plus tôt.
Le retour de la question oubliée : à quoi doit servir l’apprentissage ?
C’est finalement le débat essentiel.
L’apprentissage peut poursuivre plusieurs objectifs.
- Il peut aider un jeune à acquérir son premier métier.
- Il peut faciliter l’insertion professionnelle des niveaux CAP et bac professionnel.
- Il peut répondre aux pénuries de main-d’œuvre des entreprises.
- Il peut permettre de financer une partie des études supérieures.
- Il peut rapprocher universités et entreprises.
- Il peut également devenir un puissant marché pour les organismes de formation et les établissements d’enseignement supérieur.
Tous ces objectifs sont légitimes.
Mais ils ne sont pas identiques.
Et surtout, ils n’ont probablement pas à être financés de la même manière.
C’est peut-être ce que les chiffres de 2026 commencent à révéler.
Pour les CFA et les organismes de formation, le message est sérieux
Pendant quelques années, une stratégie relativement simple pouvait fonctionner :
ouvrir une certification en apprentissage, recruter des candidats, trouver des entreprises et bénéficier d’un environnement financier extrêmement favorable.
Cette période semble se terminer.
Pour un organisme de formation, la question ne doit donc plus être :
« Comment ouvrir davantage de formations en apprentissage ? »
Mais plutôt :
« Sur quels métiers l’apprentissage reste-t-il économiquement et professionnellement indispensable ? »
La différence est considérable.
Elle oblige à revenir vers le marché du travail.
- À observer les besoins des entreprises.
- À travailler avec les branches.
- À regarder les métiers en tension.
- À mesurer les taux de rupture.
- À suivre l’insertion professionnelle.
- À vérifier la capacité des entreprises à absorber durablement les apprentis.
Bref, à refaire de l’apprentissage ce qu’il n’aurait peut-être jamais dû cesser d’être :
un outil de rencontre entre une compétence à construire et un emploi réel.
Le million d’apprentis était-il un objectif… ou une parenthèse ?
La France s’est longtemps félicitée d’approcher puis de dépasser symboliquement le million d’apprentis.
Mais un chiffre ne constitue pas une politique publique.
984 200 apprentis peuvent représenter un succès formidable si les formations conduisent à des métiers, à des qualifications utiles et à une insertion durable.
Un million peut au contraire devenir un indicateur trompeur si l’objectif consiste principalement à maintenir artificiellement un volume.
Les données de 2026 nous obligent donc peut-être à sortir d’un débat devenu trop simpliste.
Il ne s’agit plus de savoir si nous devons avoir plus ou moins d’apprentis.
Il faut savoir quels apprentis, pour quelles formations, pour quelles entreprises, avec quels financements et pour quels emplois.
Et il y a quelque chose d’assez ironique dans la situation actuelle.
Après avoir révolutionné l’apprentissage en 2018, après l’avoir ouvert massivement à l’enseignement supérieur et après avoir dépensé des milliards pour en accélérer la croissance, la France semble redécouvrir une idée beaucoup plus ancienne :
l’apprentissage sert d’abord à apprendre un métier.
Ce n’est peut-être pas la fin de l’apprentissage.
C’est peut-être la fin de son âge d’abondance.
Et pour les CFA comme pour les organismes de formation, cette différence change tout.
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SOURCES
Dares, séries statistiques sur le contrat d’apprentissage et tableau de bord PoEm ; Dares, données sur les employeurs recrutant des apprentis du supérieur entre 2018 et 2024 ; ministère du Travail, dispositif d’aide aux employeurs d’apprentis 2026 ; décret n° 2025-585 du 27 juin 2025 et article R. 6332-25-1 du Code du travail ; Jean Pralong, « Apprentissage : vingt milliards pour quoi faire, exactement ? », Le Point, 26 août 2026.
Mini FAQ : Apprentissage : 2026 la fin d’un modèle ?
L’apprentissage est-il réellement en baisse en 2026 ?
Oui. Fin avril 2026, 984 200 personnes sont en contrat d’apprentissage, soit 3,6 % de moins qu’un an auparavant. Cette diminution prolonge le retournement déjà visible en 2025 : la Dares estimait à 846 700 le nombre de contrats débutés en 2025, en baisse de 5 % par rapport à 2024.
Toutes les formations sont-elles touchées de la même manière ?
Non, et c’est précisément l’information essentielle. À fin mai 2026, les entrées progressent de 7,7 % dans l’enseignement secondaire tandis qu’elles chutent de 16,4 % dans le supérieur.
Pourquoi l’apprentissage du supérieur est-il davantage touché ?
Plusieurs facteurs peuvent intervenir, mais le changement des aides publiques constitue un élément majeur du nouvel environnement économique. En 2026, les aides employeurs sont désormais fortement modulées selon le niveau de qualification, avec un soutien nettement inférieur pour les niveaux 6 et 7. Depuis juillet 2025, une participation employeur de 750 € s’applique également aux contrats préparant une certification de niveau 6 ou supérieur.
Les CFA doivent-ils abandonner l’enseignement supérieur ?
Non. La conclusion serait beaucoup trop rapide. En revanche, un CFA ne peut plus bâtir sa stratégie sur l’hypothèse que les conditions financières exceptionnelles des années 2020-2024 seront permanentes. La pertinence métier, le recrutement des entreprises, l’insertion et l’équilibre économique redeviennent déterminants.
L’apprentissage revient-il vers son modèle historique ?
Les premiers chiffres de 2026 le suggèrent, mais il est encore trop tôt pour parler d’un basculement définitif. La résistance des premiers niveaux de qualification et le recul beaucoup plus marqué du supérieur constituent néanmoins des signaux suffisamment importants pour être suivis au cours des prochains mois.