Afpa : L’état est propriétaire, financeur, donneur d’ordre, peut-il l’abandonner ?

Les Experts Compétences  disent, ouille ! « Entre 2021 et 2025, le chiffre d’affaires aurait baissé de 25 %, le nombre de stagiaires accueillis dans les centres de 39 %, à 61 000 en 2025, et 72 centres sur 142 étaient déficitaires. Le PSE prévoit plus de 800 suppressions d’emplois. » dixit Pierre Prady DGA de l’Afpa.

le débat ne porte peut-être plus seulement sur « faut-il sauver l’Afpa ? », mais sur l’incohérence du modèle que l’État lui a assigné. Depuis 2017, l’Afpa est un EPIC et demeure un opérateur du service public de l’emploi. Le ministère lui-même la qualifiait encore, dans une réponse publiée en juillet 2026, d’« opérateur majeur » jouant un rôle essentiel auprès des publics éloignés de l’emploi, dans les transitions professionnelles et pour les besoins en compétences des entreprises.

Or, simultanément, son activité doit trouver une grande partie de ses ressources sur un marché concurrentiel.

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Le plan de restructuration de l’Afpa ouvre un débat qui dépasse largement le sort d’un établissement public ou celui de ses salariés.

Il pose une question beaucoup plus embarrassante pour la politique française de formation professionnelle :

Que veut réellement faire l’État de l’Afpa ?

Car la situation actuelle présente un paradoxe difficile à ignorer.

L’Afpa appartient au service public de l’emploi. Elle exerce des missions que l’État lui a confiées. Elle dispose d’un réseau territorial, de plateaux techniques, d’une ingénierie de certification et d’une capacité d’intervention construits pendant des décennies.

Mais, dans le même temps, elle doit rechercher une part importante de son activité sur un marché concurrentiel où elle répond notamment à des appels d’offres publics.

Autrement dit, l’État demande à son propre opérateur de trouver sur le marché une partie des ressources nécessaires à son fonctionnement.

Et lorsque ces marchés se contractent, l’opérateur public se retrouve en difficulté.

Le problème n’est donc peut-être pas seulement celui de l’Afpa.

Il est celui du modèle que l’on a construit autour d’elle.

Afpa : L’état est propriétaire, financeur, donneur d’ordre, peut-il l’abandonner ?

Un établissement public… placé sur un marché

Depuis le 1er janvier 2017, l’Afpa est un établissement public industriel et commercial — un EPIC.

Ce choix n’était pas anodin.

Le texte fondateur lui attribue explicitement des missions de service public : participation à la formation et à la qualification des personnes les plus éloignées de l’emploi, contribution à l’ingénierie de formation, à la certification professionnelle et à l’évolution des compétences.

Mais les textes prévoyaient également l’exercice d’activités concurrentielles de formation professionnelle.

L’Afpa est donc, depuis l’origine de l’EPIC, placée dans une situation particulière :

elle est à la fois opérateur public et acteur économique de la formation.

Cette hybridation pouvait fonctionner tant que les différentes commandes permettaient d’alimenter suffisamment son appareil de formation.

Elle devient beaucoup plus difficile lorsque la commande se contracte.

En septembre 2026, la direction de l’Afpa reconnaît elle-même que le modèle n’est plus soutenable financièrement.

Selon les informations publiées par Le Monde, son chiffre d’affaires a diminué de 25 % entre 2021 et 2025. Le nombre de stagiaires accueillis dans ses centres a reculé de 39 %, pour atteindre environ 61 000 personnes formées en 2025.

72 centres sur 142 seraient déficitaires.

L’établissement serait en outre dépendant des marchés publics à près de 80 %.

Ce dernier chiffre mérite que l’on s’y arrête.

Car il permet de comprendre une grande partie du problème.

 

Quand la puissance publique devient le client de son propre opérateur

Le mécanisme est singulier.

D’un côté, l’État possède et pilote un opérateur national de formation.

De l’autre, une grande partie de la commande de formation destinée aux demandeurs d’emploi transite par différents acheteurs publics : régions, France Travail et autres acteurs institutionnels.

L’Afpa doit alors répondre à des marchés, remporter des lots et trouver suffisamment d’activité pour faire fonctionner ses centres.

Elle se retrouve ainsi en concurrence avec des organismes privés — ce qui n’a en soi rien d’anormal dès lors qu’il s’agit d’activités concurrentielles.

Mais une question apparaît immédiatement :

toutes les activités de l’Afpa doivent-elles réellement être soumises à cette logique ?

C’est ici que le débat devient beaucoup plus intéressant que l’opposition traditionnelle entre formation publique et formation privée.

 

Le problème n’est pas « public contre privé »

Les organismes privés de formation ont toute leur place dans le système français.

Ils savent former des demandeurs d’emploi, accompagner les entreprises, développer des pédagogies spécialisées et répondre rapidement à des besoins territoriaux.

Ils n’ont pas à être écartés d’un marché simplement parce qu’un opérateur public existe.

Inversement, l’existence d’un établissement public ne justifie pas que celui-ci bénéficie automatiquement de toutes les commandes publiques de formation.

Ce serait remplacer une concurrence imparfaite par un monopole.

La véritable question est ailleurs.

Existe-t-il, au sein de l’Afpa, des capacités dont la France considère qu’elles doivent être conservées indépendamment de leur rentabilité immédiate ?

Si la réponse est non, l’Afpa peut effectivement être considérée comme un organisme de formation parmi d’autres et être soumise largement aux règles du marché.

Mais si la réponse est oui, le raisonnement change complètement.

 

Un plateau technique n’est pas une salle de formation

Nous l’avions déjà souligné dans notre précédent article : toutes les capacités de formation ne sont pas interchangeables.

Une salle équipée de tables, de chaises et de quelques ordinateurs peut être créée, déplacée ou remplacée relativement rapidement.

Il n’en va pas de même d’un plateau technique industriel, d’un atelier bâtiment, d’une infrastructure de formation lourde ou d’un centre disposant simultanément d’équipements, de formateurs spécialisés et parfois de capacités d’hébergement et de restauration.

Le rapport d’activité 2024 de l’Afpa faisait encore état de 126 centres, 13 500 places d’hébergement et 114 restaurants.

En 2025, l’établissement indique avoir accueilli 108 500 personnes, dont environ 60 800 en formation.

Ces infrastructures ont un coût.

Mais leur disparition a également un coût.

Car lorsqu’un plateau technique ferme, il ne suffit pas nécessairement de publier un nouvel appel d’offres trois ans plus tard pour le voir réapparaître.

  • Les machines ont été vendues.
  • Les formateurs sont partis.
  • Les compétences se sont dispersées.
  • Le foncier a parfois changé d’usage.

C’est précisément ce qui distingue une capacité stratégique d’une simple prestation achetée sur catalogue.

 

Près de 1,6 milliard d’euros depuis 2017 : une question impossible à éviter

Un autre chiffre alimente aujourd’hui le débat.

Selon des données syndicales citées par Le Monde et considérées comme cohérentes par la direction de l’Afpa, l’État aurait versé près de 1,6 milliard d’euros de subventions exceptionnelles depuis 2017 pour répondre aux besoins de trésorerie de l’établissement.

Attention aux mots : il ne faut pas transformer mécaniquement ce montant en « 1,6 milliard d’euros de pertes ».

Ce n’est pas exactement la même chose.

Mais le chiffre pose malgré tout une question considérable.

Si le modèle économique de l’Afpa nécessite depuis des années des interventions exceptionnelles aussi importantes, pourquoi le problème structurel n’a-t-il pas été réglé plus tôt ?

Deux interprétations sont possibles.

Soit l’Afpa exerce des fonctions que l’État juge indispensables, auquel cas il faut déterminer clairement lesquelles et leur attribuer un financement cohérent.

Soit l’essentiel de son activité relève désormais du marché concurrentiel, auquel cas il faut en tirer toutes les conséquences sur son organisation et son dimensionnement.

Mais rester durablement entre les deux modèles produit précisément la situation actuelle.

 

Le PSE peut réduire les coûts. Il ne répond pas à la question

Plus de 800 suppressions de postes sont aujourd’hui envisagées.

Une restructuration peut naturellement réduire les charges d’un établissement et améliorer son équilibre économique.

Elle peut même être indispensable lorsque l’activité diminue durablement.

Mais elle ne répond pas, à elle seule, à la question stratégique.

Car si les causes du déséquilibre demeurent, quelques années plus tard le même problème risque de se reproduire avec un établissement simplement plus petit.

La question essentielle n’est donc pas seulement :

Combien de postes faut-il supprimer ?

Elle devrait être :

De quelle Afpa la France aura-t-elle besoin dans dix ans ?

 

France 2030, réindustrialisation, transition énergétique : où est l’Afpa ?

C’est probablement l’interrogation la plus intéressante soulevée aujourd’hui par les représentants du personnel.

La France affirme vouloir réindustrialiser son économie.

Elle investit dans la transition énergétique.

Elle cherche à développer de nouvelles filières industrielles.

Elle parle de souveraineté, de nucléaire, de rénovation énergétique, de mobilité, de numérique et de métiers en tension.

Tous ces projets ont un point commun : ils nécessitent des compétences.

Et souvent des compétences techniques.

Dans ce contexte, il est légitime de demander quelle place l’État souhaite donner à son opérateur historique de formation professionnelle dans les grandes politiques nationales de transformation économique.

Cela ne signifie évidemment pas que l’Afpa devrait recevoir toutes les formations de France 2030 ou devenir l’opérateur exclusif des politiques publiques.

Ce serait contradictoire avec l’existence d’un écosystème extrêmement riche d’organismes privés, de CFA, d’écoles, de branches professionnelles et d’acteurs territoriaux.

Mais on peut raisonnablement s’étonner qu’une réflexion sur l’avenir de l’Afpa puisse être conduite principalement sous l’angle de son déficit sans être simultanément intégrée à une réflexion nationale sur les compétences dont le pays aura besoin.

 

Ce que l’État devrait peut-être commencer par décider

Avant de savoir combien de centres ou de salariés l’Afpa peut conserver, il faudrait probablement effectuer un inventaire beaucoup plus simple.

  • Identifier ce qui relève réellement d’une mission de service public.
  • Identifier les infrastructures et plateaux techniques considérés comme stratégiques.
  • Identifier les territoires dans lesquels une disparition de capacité serait difficilement réversible.
  • Identifier les activités qui peuvent parfaitement être exercées dans le champ concurrentiel.

Et accepter ensuite les conséquences du choix.

Les premières pourraient faire l’objet d’un financement public clairement identifié et évalué.

Les secondes pourraient relever normalement du marché, dans des conditions de concurrence transparentes avec les organismes privés.

Ce serait au moins lisible.

 

L’Afpa n’est peut-être que le symptôme

Voilà finalement pourquoi cette affaire concerne beaucoup plus largement tous les professionnels de la formation.

Depuis plusieurs années, la politique publique cherche simultanément à réduire les dépenses, renforcer les contrôles, rationaliser les dispositifs, développer l’apprentissage, répondre aux métiers en tension, accompagner les transitions professionnelles et soutenir la réindustrialisation.

Chacun de ces objectifs peut se comprendre séparément.

Mais encore faut-il qu’ils forment ensemble une politique cohérente.

  • L’Afpa révèle aujourd’hui cette difficulté.
  • L’État est son propriétaire.
  • L’État en assure la tutelle.
  • L’État lui confie des missions de service public.
  • La commande publique représente une part déterminante de son activité.

Et lorsque cette activité ne suffit plus, l’État doit intervenir pour éviter que son opérateur ne s’effondre.

Ce système mérite au minimum d’être interrogé.

Le débat ne devrait donc pas se limiter à savoir si le PSE de l’Afpa comporte 800 postes de trop ou de moins.

Il devrait commencer beaucoup plus en amont :

Quelles capacités de formation la France considère-t-elle comme stratégiques et veut-elle garantir sur son territoire, indépendamment des fluctuations du marché ?

Une fois cette question tranchée, on pourra déterminer quelle partie doit relever de l’Afpa, quelle partie peut être confiée au marché et comment organiser leur coexistence.

Mais faire l’inverse — réduire d’abord l’outil et définir ensuite ce dont nous aurons besoin — comporte un risque.

Avant de démanteler la maison, il serait prudent de savoir quels murs sont porteurs.

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SOURCES

  • Code du travail, articles L.5315-1 et suivants — missions de l’établissement public chargé de la formation professionnelle des adultes.
  • Ordonnance n° 2016-1519 du 10 novembre 2016 portant création de l’établissement public chargé de la formation professionnelle des adultes.
  • Afpa, Rapport d’activité 2025.
  • Afpa, Rapport d’activité 2024.
  • Le Monde, 15 septembre 2026, « Formation professionnelle : l’AFPA va licencier plus de 800 personnes ».
  •  

Mini FAQ : Afpa : L’état est propriétaire, financeur, donneur d’ordre, peut-il l’abandonner ?

L’Afpa est-elle encore un organisme public ?
Oui. Depuis 2017, l’Afpa est un établissement public industriel et commercial (EPIC) intégré au service public de l’emploi. Elle exerce des missions de service public tout en développant également des activités dans le champ concurrentiel.

Pourquoi l’Afpa répond-elle à des appels d’offres ?
Parce qu’une partie de ses activités de formation s’exerce sur des marchés financés notamment par des acheteurs publics. Son statut public ne lui garantit donc pas automatiquement l’attribution des actions de formation.

Les organismes privés sont-ils responsables des difficultés de l’Afpa ?
Non. Les difficultés actuelles renvoient notamment à la baisse de l’activité, aux coûts de structure et au modèle économique de l’établissement. Opposer les organismes privés à l’Afpa masque la question centrale : quelles capacités l’État veut-il conserver au titre de l’intérêt général ?

Pourquoi les plateaux techniques sont-ils importants ?
Parce que certaines formations industrielles, bâtiment ou techniques nécessitent des équipements lourds, des locaux spécifiques et des formateurs spécialisés. Ces capacités sont beaucoup plus longues et coûteuses à reconstruire qu’une offre de formation tertiaire classique.

Le PSE réglera-t-il le problème de l’Afpa ?
Il peut réduire les coûts et contribuer au redressement financier. Mais son efficacité durable dépendra aussi du modèle économique retenu et de la définition des missions que les pouvoirs publics souhaitent confier à l’Afpa.

 

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