Les Experts Compétences ont toujours apprécié les études Xerfi.
En février 2024, le cabinet d’études Xerfi publiait une imposante analyse consacrée aux organismes de formation professionnelle. Plus de 240 pages de chiffres, de prévisions, de données financières et d’analyse de la concurrence.
Deux ans plus tard, Xerfi publie une nouvelle étude.
Et il suffit presque de comparer les titres et les conclusions mises en avant pour mesurer le chemin parcouru.
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En 2024, Xerfi constatait que, malgré un léger recul attendu de l’activité, la formation professionnelle restait installée à un niveau historiquement élevé. Les analystes allaient jusqu’à écrire que le marché avait « définitivement basculé dans une nouvelle dimension ».
En janvier 2026, le titre de la nouvelle étude est beaucoup moins euphorique :
« Le marché de la formation professionnelle à l’horizon 2030 – Repositionner l’offre de formation face au recul des financements publics. »
Xerfi parle désormais d’un marché « devenu plus exigeant », de fragilités croissantes, de défaillances, de guerre des prix sur certains appels d’offres et de consolidation du secteur.
Que s’est-il passé en deux ans ?
Beaucoup de choses.
Mais surtout, ce qui ressemblait encore en 2024 à une succession de signaux faibles commence à dessiner en 2026 un changement beaucoup plus profond : la formation professionnelle française sort progressivement d’une période d’abondance financière pour entrer dans une période d’arbitrage.
Et pour les organismes de formation, cela change presque tout.
OF : 2024 Xerfi annonçait des changements et nous y sommes
En 2024, le marché semblait encore extraordinairement solide
Il faut se replacer dans le contexte.
La réforme de 2018, l’explosion de l’apprentissage, la monétisation du CPF, le plan d’investissement dans les compétences et les différents dispositifs publics avaient profondément transformé le marché.
Xerfi recensait alors près de 88 000 dispensateurs de formation sur les données 2022. Le chiffre d’affaires de la branche, CFA compris, atteignait 28 milliards d’euros, dont plus de 80 % réalisés par le secteur privé. Les seuls organismes privés à but lucratif représentaient 46,2 % du chiffre d’affaires.
La croissance des années précédentes avait été spectaculaire.
Dans son scénario de janvier 2024, Xerfi prévoyait certes une diminution de 1,5 % du chiffre d’affaires des organismes de formation hors alternance. Mais l’activité devait rester très supérieure à celle observée avant la crise sanitaire.
Autrement dit : le marché ralentissait, mais il restait haut.
C’est probablement ce qui a trompé une partie des acteurs.
Car derrière les milliards continuaient déjà à apparaître plusieurs fissures.
Premier signal : l’argent public allait devenir plus rare
Xerfi l’avait parfaitement identifié.
Dans son étude de 2024, le cabinet considérait déjà que les politiques publiques auraient un effet négatif sur l’activité des organismes de formation. Il mentionnait notamment la diminution du budget du PIC consacré aux demandeurs d’emploi.
Mais deux ans plus tard, la question n’est plus simplement celle d’un dispositif particulier.
Xerfi place désormais le recul des financements publics au cœur même de son scénario 2026-2030. L’étude évoque explicitement un marché sous contrainte budgétaire et considère que les OF doivent trouver de nouveaux relais de croissance.
Les dernières données de la Dares permettent de mesurer le changement.
En 2024, la dépense nationale consacrée à la formation professionnelle continue et à l’apprentissage s’est élevée à 56,6 milliards d’euros, contre 57 milliards en 2023.
Mais surtout, sur le périmètre hors dépenses directes des entreprises et hors formation des agents publics par leurs employeurs publics, la dépense atteint 33 milliards d’euros et recule de 2,4 % en 2024. La Dares souligne que cette baisse succède déjà à un fort ralentissement : +3,1 % en 2023, après +12,4 % en 2022.
Voilà probablement l’un des chiffres les plus intéressants de toute cette histoire.
Il ne dit pas que la formation professionnelle s’effondre.
Il dit que la dynamique financière a changé.
Deuxième signal : le CPF n’est plus la machine à croissance des premières années
Là encore, Xerfi avait vu juste.
Entre 2019 et 2022, le nombre de dossiers CPF validés via Mon Compte Formation avait été multiplié par quatre. Puis le mouvement s’est inversé.
En 2023, l’étude Xerfi constatait déjà une diminution d’environ 20 % des formations CPF et une division par deux du nombre d’organismes présents sur la plateforme. Xerfi estimait alors que les montants financés par le CPF ne redécolleraient probablement pas rapidement.
Deux ans plus tard, la tendance est beaucoup plus facile à lire.
Il y a bien eu un rebond ponctuel en 2024 : 1 387 500 formations CPF, soit +4 %. Mais cette année avait été perturbée par l’ouverture du CPF au permis moto et par des achats anticipant l’instauration de la participation financière obligatoire.
En 2025, la baisse reprend : 1 226 000 formations, soit -11 % en un an. La Dares indique que cette diminution s’inscrit dans la tendance observée depuis 2021.
Et la régulation continue.
La participation financière obligatoire, initialement fixée à 100 euros en mai 2024 puis à 102,23 euros en 2025, est passée à 150 euros depuis le 1er avril 2026, sous réserve des cas d’exonération prévus.
Cela ne signifie évidemment pas la disparition du CPF.
Cela signifie quelque chose de beaucoup plus important pour les organismes de formation : bâtir un modèle économique essentiellement sur la croissance spontanée du CPF devient de plus en plus risqué.
Troisième signal : même l’apprentissage entre dans l’ère du « juste coût »
Pendant plusieurs années, l’apprentissage a constitué le moteur le plus spectaculaire du système.
Et le moteur fonctionne encore.
En 2024, 889 400 nouveaux contrats d’apprentissage ont débuté en France, soit encore une progression de 4 % en un an.
Mais ici aussi, il faut regarder non seulement le volume, mais les règles de financement.
Depuis le 1er juillet 2025, les employeurs doivent participer à hauteur de 750 euros pour les contrats préparant aux niveaux 6 et 7. Les formations dispensées à au moins 80 % à distance subissent parallèlement une minoration de 20 % de leur niveau de prise en charge.
En 2026, les aides à l’embauche ont également été davantage modulées selon la taille de l’entreprise et le niveau de qualification préparé : pour les contrats conclus depuis le 8 mars 2026, l’aide va par exemple de 5 000 euros pour certains niveaux 3 et 4 dans les entreprises de moins de 250 salariés à 750 euros pour les niveaux 6 et 7 dans les entreprises de 250 salariés et plus.
Le message envoyé au marché est assez clair.
L’État ne renonce pas à l’apprentissage.
Mais il cherche désormais davantage à hiérarchiser, réguler et maîtriser son coût.
Pour un CFA, le nombre d’apprentis ne suffit donc plus à définir la solidité d’un modèle économique.
Il faut regarder le niveau des formations, les NPEC, le coût réel des parcours, les aides à l’employeur, la part de distanciel, les ruptures de contrats et la dépendance générale de l’établissement aux mécanismes publics de financement.
Quatrième changement : l’entreprise redevient un client stratégique
C’est probablement l’un des points les plus intéressants de l’étude Xerfi 2026.
Parmi les réponses proposées au recul des financements publics, Xerfi met explicitement en avant la « conquête active de la clientèle des entreprises ».
Pour les lecteurs de Formations Conseils, l’idée peut presque faire sourire.
Pendant des décennies, vendre de la formation signifiait justement aller voir les entreprises, comprendre leurs métiers, leurs problèmes de production, leurs besoins de compétences et leurs transformations.
Puis le développement de financements extrêmement solvabilisés a parfois fait oublier cette évidence.
Le financeur a pris une place considérable.
Le dispositif est parfois devenu plus important que le client.
CPF, appels d’offres, marchés régionaux, France Travail, apprentissage, abondements : une partie du secteur s’est progressivement organisée autour de la capacité à accéder à des enveloppes.
Le mouvement actuel pourrait provoquer l’effet inverse.
Le commercial formation doit recommencer à vendre de la formation.
- Pas un dispositif.
- Pas une ligne de financement.
- Pas seulement une certification.
Une réponse à un problème économique ou humain rencontré par une entreprise.
C’est exactement ce que nous avons souvent appelé ici le passage d’une logique de financement à une logique de performance.
Cinquième changement : être organisme de formation ne constitue plus une différenciation
L’étude Xerfi de 2024 décrivait déjà un marché extraordinairement encombré.
Aux OF traditionnels s’ajoutaient les établissements d’enseignement supérieur, les sociétés de conseil, les éditeurs, les entreprises de services, les plateformes numériques et les nouveaux entrants.
En 2026, Xerfi insiste encore davantage sur cette intensification concurrentielle : universités, plateformes à distance, EdTech, fournisseurs de logiciels, groupes d’intérim, acteurs de la certification et grands organismes privés ou parapublics se retrouvent sur un même marché. Le cabinet observe également des défaillances, des rachats et des repositionnements.
C’est une évolution majeure.
Pendant longtemps, un organisme pouvait se définir par ce qu’il était :
« Nous sommes un organisme de formation. »
Aujourd’hui, cela ne dit presque plus rien au client.
La vraie question devient :
Pourquoi devrait-il acheter cette formation chez vous ?
- Expertise métier ?
- Capacité à mesurer les résultats ?
- Accompagnement après la formation ?
- Connaissance d’un secteur ?
- Ingénierie pédagogique ?
- Rapidité de déploiement ?
- Présence territoriale ?
- Technologie ?
- Prix ?
- Communauté ?
- Certification ?
La pression financière risque donc d’avoir une conséquence assez saine, même si elle sera douloureuse : obliger les organismes à choisir ce qu’ils veulent réellement être.
Sixième changement : l’IA est passée de la curiosité au modèle économique
C’est sans doute le passage le plus amusant à relire dans l’étude 2024.
Xerfi consacrait déjà plusieurs paragraphes à l’intelligence artificielle.
Le cabinet envisageait la personnalisation des parcours, l’adaptation des formations au niveau des apprenants, l’automatisation de la création de programmes et de supports et des gains de productivité pour les organismes. Mais il précisait aussi que l’IA n’était pas un « outil miracle » et qu’elle ne remplacerait pas les formateurs.
Nous étions au début de l’histoire.
En 2026, Xerfi place désormais l’IA dans deux endroits du raisonnement.
- Elle devient d’abord un marché de formation : les entreprises ont besoin de former leurs salariés à l’intelligence artificielle, mais aussi à la cybersécurité et aux transformations qui l’accompagnent.
- Elle devient ensuite un outil de production pour les OF eux-mêmes : création de contenus, individualisation, productivité, digitalisation et hybridation des parcours font désormais partie des leviers stratégiques étudiés par Xerfi.
La question n’est donc plus vraiment :
« Faut-il utiliser l’IA ? »
Elle devient :
« Où l’IA crée-t-elle réellement de la valeur dans notre modèle de formation ? »
Et surtout : où l’humain reste-t-il suffisamment important pour que le client accepte de payer cette valeur ?
Xerfi avait-il donc tout prévu ?
Non.
Et ce serait une mauvaise lecture de l’étude de 2024.
Une étude économique n’est pas une prophétie.
Xerfi travaillait alors avec les informations disponibles au 4 janvier 2024 et produisait des scénarios. L’étude le précisait elle-même.
Certaines tendances ont été confirmées : ralentissement des financements publics, normalisation du CPF, pression sur les modèles économiques, montée de l’IA, nécessité de renouveler l’offre.
D’autres évolutions ont été plus complexes.
Xerfi anticipait par exemple pour 2024 une progression de 2 % d’un agrégat de dépense nationale évalué à près de 40 milliards d’euros. Les données publiées depuis par la Dares utilisent désormais des séries et périmètres qui appellent de la prudence dans les comparaisons directes ; sur son périmètre actuel, la Dares constate en tout cas une diminution de la dépense 2024.
C’est précisément pourquoi il faut lire Xerfi comme un excellent outil d’analyse du marché, mais continuer à confronter ses scénarios aux statistiques publiques lorsqu’elles deviennent disponibles.
Ce qui a vraiment changé entre 2024 et 2026
Finalement, le changement le plus important n’est peut-être pas dans les chiffres.
Il est dans la logique du marché.
Pendant plusieurs années, beaucoup d’organismes ont raisonné ainsi :
Quel financement puis-je mobiliser pour vendre ma formation ?
Le marché qui se dessine oblige progressivement à inverser la question :
Quelle compétence mon client est-il réellement prêt à acheter ?
La nuance paraît légère.
- Elle est considérable.
- Elle oblige à connaître ses clients, à choisir ses marchés, à démontrer une expertise, à mesurer l’utilité des formations, à construire une marque, à développer une véritable fonction commerciale et à réduire sa dépendance à un financeur unique.
- Elle oblige aussi à regarder les coûts.
Car le second enseignement de la nouvelle étude Xerfi est là : lorsque l’argent devient moins abondant, la productivité redevient stratégique.
Hybridation présentiel/distanciel, IA, mutualisation des contenus, organisation des équipes, automatisation administrative : les OF devront probablement apprendre à produire autrement sans transformer la formation en simple distribution de contenus numériques.
Le marché de la formation ne disparaît pas. Il devient adulte.
C’est peut-être la conclusion la plus importante.
Il existe toujours des besoins gigantesques de compétences.
Transition numérique, intelligence artificielle, cybersécurité, vieillissement de la population active, transitions professionnelles, pénuries de compétences, évolutions réglementaires, transformations industrielles : rien n’indique que les Français auront moins besoin de se former dans les années qui viennent.
Mais besoin de formation ne signifie pas automatiquement financement de la formation.
Et c’est peut-être là que se termine véritablement le cycle ouvert après 2018.
La décennie précédente a appris aux organismes à maîtriser les dispositifs, les certifications, les plateformes, Qualiopi, le CPF, les OPCO et les mécanismes de financement.
La prochaine pourrait leur demander quelque chose de beaucoup plus classique — et finalement beaucoup plus difficile :
avoir une stratégie.
- Savoir à qui ils s’adressent.
- Savoir ce qu’ils savent faire mieux que les autres.
- Savoir ce que leur formation change réellement chez leur client.
- Et savoir la vendre.
En 2024, Xerfi voyait encore un marché ayant « basculé dans une nouvelle dimension ».
Deux ans plus tard, le marché n’est pas revenu en arrière.
Il a simplement changé de régime.
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SOURCES
étude Xerfi Les organismes de formation professionnelle – Conjoncture et prévisions 2024, février 2024 ; Xerfi – Le marché de la formation professionnelle à l’horizon 2030 ; Dares, données 2024-2026 sur la dépense nationale, le CPF et l’apprentissage ; ministère du Travail, réformes du financement de l’apprentissage 2025-2026 ; Mon Compte Formation, participation financière obligatoire au CPF.
Mini FAQ : OF : 2024 Xerfi annonçait des changements et nous y sommes
Xerfi est-il une source officielle sur la formation professionnelle ?
Non. Xerfi est un groupe privé spécialisé dans les études économiques et sectorielles. Ses analyses peuvent s’appuyer sur des sources publiques comme la Dares ou les documents budgétaires, mais ses estimations et prévisions lui appartiennent. Les données officielles doivent donc être distinguées des analyses Xerfi.
Le marché de la formation professionnelle est-il en baisse ?
Il faut distinguer les périmètres. La dépense nationale demeure considérable, mais la Dares constate un recul de 0,7 % entre 2023 et 2024 sur son périmètre global, et de 2,4 % sur le périmètre hors dépenses directes des entreprises et formation de leurs agents par les fonctions publiques.
Le CPF est-il en train de disparaître ?
Non. Il reste un dispositif majeur, mais son volume s’est normalisé : 1,226 million de formations ont débuté en 2025, soit 11 % de moins qu’en 2024.
L’apprentissage continue-t-il de progresser ?
Les dernières données consolidées montrent encore une progression en 2024, avec 889 400 nouveaux contrats (+4 %). Mais les modalités de financement sont devenues plus restrictives et plus différenciées depuis 2025 et 2026.
Quelle priorité pour un organisme de formation en 2026 ?
Il n’existe évidemment pas une stratégie unique. Mais la réduction de la dépendance à un seul dispositif, la connaissance du marché entreprises, la spécialisation, la démonstration de la valeur créée et la maîtrise des coûts deviennent des questions centrales.